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Les mécanismes psychologiques de la discrimination


Les sentiments que nous avons envers les personnes que nous rencontrons vont-être guidés non pas par rapport à leur personne propre mais rapport à l’idée que nous nous faisons de leurs groupes sociaux d’appartenance, de nos attentes : l’âge, le sexe, l’apparence physique, le niveau d’étude et de revenus, leurs hobbies, etc. De toutes ces images et pensées automatiques vont découler un ensemble de sentiments que nous pourrons parfois identifier, parfois accepter, parfois renier.


Comment cette première impression se met en oeuvre et comment peut-elle conduire à des comportements discriminatoires ?

Ce petit texte a pour objectif de dresser très brièvement un panorama de la question de la discrimination.



Qu’est-ce qu’un stéréotype ?


Pour Ashmore et Del Boca (1981⁠), un stéréotype correspond à un ensemble de croyances concernant un groupe social. Les stéréotypes ne sont pas construits individuellement, ils sont issus d’une construction sociale et sont largement partagés, diffusés et maintenus.

Même si je n’adhère pas à un stéréotype, je peux le diffuser : il s’agit d’une forme de connaissance qui peut être vraie ou erronée vis à vis d’un groupe de personnes mais qui n’a pas une charge affective importante.

Nous pouvons rire d’un stéréotype et nous en amuser : les marseillais aiment le foot et les belges aiment les frites. Bien entendu, tous les marseillais n’aiment pas le foot et les belges ne mangent pas tous les jours des frites mais c’est une image qui peut venir spontanément à l’esprit.

C’est une particularité des stéréotypes : ils sont stables dans le temps et il est très difficile de s’en extraire puisqu’ils sont très généraux, excessifs, ils n’ont pas besoin d’être vrais pour exister et ce n’est pas parce que nous en avons connaissance que nous y adhérons.


Qu’est-ce qu'un préjugé ?


Le préjugé va quant-à lui posséder une charge émotionnelle très forte. Quand le stéréotype aura une fonction de connaissance, le préjugé a pour sa part une fonction émotionnelle.

On peut avoir en tête le stéréotype du psychologue sans être pour ou contre. Le préjugé va de son côté nous faire dire si ce stéréotype est plutôt agréable ou au contraire négatif : il va nous faire dire quel jugement de valeur nous allons accorder à cette croyance.

Le plus souvent, le préjugé est considéré comme émotionnellement négatif (Allport, 1954), il s’agit d’une attitude (Azzi & Klein, 1998) que nous allons avoir envers un objet, une situation, une personne ou un groupe de personnes.

Les préjugés comportent plusieurs dimensions : cognitive (j’ai des connaissances à propos de tels groupes de personnes), affective (j’ai de la sympathie ou de l’antipathie pour tel groupe de personnes) et motivationnelle (je vais avoir une tendance à agir pour ou contre ce groupe).

Les préjugés peuvent être de plusieurs nature : ethnie, âge, sexe, religion, etc.

Qu’est-ce que la discrimination ?

La discrimination va être le versant comportemental d’un préjugé contre une personne : refuser l’emploi d’un personne, de communiquer avec elle, l’agresser verbalement et/ou physiquement, etc.

Avoir un préjugé envers une personne ne conduit pas nécessairement à une discrimination envers cette personne. En 1934⁠, LaPiere conduisit une étude auprès de patrons d’hôtels et de restaurants aux Etats-Unis : il parcouru le pays avec un couple d’étudiants Chinois, population qui souffrait alors de discrimination dans ce pays. Il s’avéra que sur 67 hôtels, un seul de ces hôtels refusa d’héberger le couple d’étudiants et aucun des 84 restaurants refusa de les servir.

Six mois plus tard, LaPiere adressa un questionnaire pour savoir quel pourcentage de patrons de restaurants et d’hôtels accepteraient de servir ou d’herberger des clients chinois : Plus de 90% indiquaient qu’ils refuseraient.

Si les propriétaires d’hôtels et de restaurants exprimaient bien des préjugés, il n’y avait pas de leur part de discrimination, de mise en oeuvre par les actes de leurs pensées.

Il est à noté qu’on peut également commettre un acte discriminatoire sans qu’on en ait conscience : En 1974⁠, Word et al. ont fait passer des simulations d’entretiens d’embauche avec des personnes d’ethnies différentes : les entretiens menés avec une personne de la même ethnie étaient plus long et plus amicaux alors que face à une ethnie différente ils étaient plus rapide, moins chaleureux sans que les questionnaires n’indiquent une volonté de discriminer : sans que les questionnaires n’en aient conscience, ils ont écartés des candidats, en 198⁠8, Essed nota le même type de résultats quand les personnes ne sont pas du même sexe.

Le stéréotype va avoir une fonction informative, le préjugé une fonction émotionnelle et la discrimination est la mise en action du préjugé.



Comment expliquer l’apparition des stéréotypes, des préjugés et de la discrimination ?


Cette liste présente ici les grandes théories concernant l’origine des stéréotypes et n’est pas exhaustive.


Selon Adorno (1950⁠), une personne ayant été éduquée dans un environnement autoritaire, rigide et peu affectif conduirait les personnes à idéaliser l’Autorité (le parent, l’enseignant, le supérieur hiérarchique, le policier, l’État), chaque individu doit avoir une fonction, une utilité et personne ne peut sortir de ce cadre. Cependant, les personnes possédant ce style de personnalité vont également rejeter cette autorité à laquelle ils ne peuvent accéder. Cette frustration sera alors essentialisée par d’autres groupes, souvent plus faibles. Ce style de pensée auto-affirmatif et autoritaire ne permet pas l’intégration d’éléments pouvant indiquer le caractère erroné d’une affirmation : « Ce qui peut entrer dans mon système de pensée, je vais l’intégrer, ce qui va l’infirmer, je ne vais pas en tenir compte ».

En 1960⁠, Rockeach développera les idées d’Adorno et proposera le concept de rigidité cognitive. Là où les travaux d’Adorno se centraient principalement sur les affects, Rockeach notera que les personnes possédant un style de personnalité autoritaire étaient également les personnes étant le moins capables de produire des idées nouvelles et étaient peu créatives dans la résolution de problèmes logiques. Ces travaux renvoient à l’idée de dogmatisme.


Pour Rosch et Lloyd (1978⁠), la catégorisation nous permet de traiter les informations, parce que notre mémoire est limitée, nous avons besoin de nous baser sur certains indices pour obtenir des informations au sujet d’une personne : nous allons donc classer, cataloguer en mémoire des indices qui nous émergeront à certains moments : il s’agit d’une catégorisation sociale. Si cette catégorisation est bénéfique car cognitivement peu couteuse et qu’elle nous permet de forger une impression rapidement au sujet d’une personne et d’adapter notre comportement elle n’est pas sans défaut. Pour Tajfel (1969⁠), nous allons ainsi avoir tendance à accentuer certaines différences entre nous-même et la personne qui nous fait face et nous allons avoir tendance à minimiser les différences existantes entre les personnes du groupe opposé. En d’autres termes, nous allons voir plus de différences entre nous et les autres et nous allons également homogénéiser les autres groupes sociaux. Alors que nous allons avoir tendance à nous sentir unique, les autres vont devenir de plus en plus semblables : la distinction entre « nous » et « eux » se créer. Pour Lorenzi-Cioldi (1988⁠), cette distinction est d’autant plus importante quand un groupe en domine l’autre.


Ces stéréotypes vont également se modeler au fil du temps via la structure sociétale et son histoire : quand une guerre va favoriser l’émergence de stéréotypes négatifs, une paix va à contrario permettre l’émergence de stéréotypes positifs. Ainsi, les informations que nous recevons au quotidien à la radio ou à la TV, les idées politiques développées au quotidien, les combats sociaux vont contribuer à forger nos connaissances : notre apprentissage se fait par l’observation (Bandura, 2002⁠).


Pour Allport (1954)⁠, l’histoire familiale va également permettre l’émergence de certains stéréotypes, les enfants en bas-âge n’ont aucun stéréotypes envers les autres enfants de leur âge, ces derniers n’apparaissant que vers l’âge de 3-4 ans (Clark et Clark, 1947⁠). Par la suite, l’insertion sociale va également avoir son importance, puisque l’apprentissage des rôles sociaux va passer par l’intégration de certaines valeurs, idées, concepts que l’enfant devra intégrer pour se développer (Eagly et Steffen, 1987⁠).


En 1939⁠, Dollard et al. ont proposés la théorie du Bouc-émissaire : parce que nous allons être sujet dans notre vie quotidienne à certaines frustrations, nous allons chercher un bouc-émissaire qui servira de réceptacle à notre hostilité. Pour Sidanius et Pratto (1999⁠), les stéréotypes relèvent d’une légitimation sociale créer par les groupes dominants.

Dès lors, il serait difficile de sortir de ces idéologies car en étant organisatrices de la société, elles vont être à la source des croyances, des valeurs, des pratiques sociales : pour lutter contre la discrimination, s’attaquer aux stéréotypes ne serait plus suffisant, il faudrait s’attaquer à l’idéologie dominante, aux thêmata (Moscovici et Vignaux, 1994⁠).


Quelles sont les conséquences de la discrimination ?


Une discrimination peut se développer de différentes manières, il peut s’agir de regards, de paroles, de mises à l’écart, de ségrégation, de violences physiques et sexuelles ou encore institutionnelle.

Un enfant ayant grandit dans l’idée que son groupe d’appartenance est supérieur ou inférieur aux autres aura une vision du monde qui aura un impact sur son futur, son identité en sera affectée.

La première de ces conséquences peut être un sentiment de dévalorisation de soi, et ce d’autant plus que la discrimination n’est pas visible (orientation sexuelle, présence d’une maladie psychique, revenus faibles) que quand elle est visible (ethnie différente, âge). Cette dévalorisation peut entrainer un frein pour les personnes discriminées à se tourner vers des activités dans lesquelles leur groupe est considéré comme peu réussissant et ainsi perpétuer des inégalités (Kaiser et Miller, 2001⁠). Cette discrimination va également favoriser les sentiments d’anxiété, un repli envers l’endo-groupe (Dion, 1986⁠), une conformisation envers les comportements attendus, c’est à dire l’apparition de prophéties auto-réalisatrices (Rosenthal, 1974).

Comment lutter contre les discriminations ?


Individuellement, le premier des points à considérer quand on veut lutter contre les discriminations est de questionner l’ensemble des stéréotypes qui s’offrent à nous. Comme indiqué précédemment, les stéréotypes sont connus de tous et il n’est pas nécéssaire d’y adhérer pour les connaître.


En 1989⁠, Devine nous a indiqué que ce qui pouvait permettre l’apparition d’une discrimination était justement la capacité à interroger ces stéréotypes. Plus on adhère à un préjugé, moins nous allons avoir tendance à le remettre en question : la possibilité de discrimination devient alors plus forte. Une personne qui adhère peu à un stéréotype ou qui accepte de questionner le bien fondé d’un stéréotype sera pour sa part moins sujette à discriminer : La capacité à remettre en cause nos certitudes est une première étape pour lutter contre les discriminations.

Les recherches nous indiquent également que notre capacité à considérer un individu et non son groupe supposé d’appartenance favorise l’émergence de termes associés à la personne (qui peuvent être positifs) et non à son groupe d’appartenance (qui pourraient être négatifs) (Kunda et al, 2002⁠).


La motivation personnelle joue donc un rôle essentielle dans la lutte contre les discriminations : questionner et douter des stéréotypes, s’interroger sur leur sens et leur logique va favoriser l’émergence d’un esprit critique qui permettra de considérer une personne pour ses actions individuelles, permettant ainsi la non essentialisation des individus.

Pour Pettigrew, Tropp, Wagner et Christ (2011⁠), nous indiquent que collectivement les contacts intergroupes vont atténuer les préjugés à partir du moment où les groupes ont un objectif commun et sont sur un pied d’égalité, favorisant ainsi l’empathie envers les membres des groupes : plus que l’activité en elle-même, c’est la réussite qui permettra de souder les membres entre eux.

Parce que nous intégrons les stéréotypes dès notre plus jeune âge, l’éducation est un lieu majeur pour lutter contre les discriminations puisque la mise en place d’activités permettant de se mettre à la place de l’autre développe l’empathie. (Finlay et Stephan, 2000⁠).



Si les stéréotypes ne sont pas en eux-mêmes négatifs ou positifs, il faut cependant rester vigilant sur les conséquences néfastes des préjugés. La lutte contre les discriminations est un travail long, difficile.

Ashmore, R.D. & Del Boca, F.K. (1981). Conceptual approaches to stereotypes and stereotyping, in D.L. Hamilton (dir.), Cognitive Processes in Stereotyping and Intergroup Behavior, Hillsdale : Lawrence Erlbaum.

Azzi, A. E. & Klein, O. (1998). Psychologie sociale et relations intergroupes. Paris: Dunod

LaPiere, R.T. (1934). Attitudes versus actions, Social Forces, 13, 230-237

Word, C. O., Zanna, M. P. et Cooper, J. (1974). The nonverbal mediation of self-fulfilling prophecies in inerracian interaction, Journal of Experimental Social Psychology, 10, 109-120.

Essed, P. (1988). Understanding verbal accounts of racism : Politics and heuristics of reality constructions, Text, 8, 5-40

Adorno, T.W., Frenkel-Brunswick, E., Levinson, D.J. & Sanford, R.N. (1950). The Authoritarian Personality. New York : Harper.

Rockeach, M. (1960). The Open and Closed Mind. New York : Basic Books.

Rosch, E.H. & Lloyd, B.B. (1978). Cognition and categorization. Hillsdale : Erlbaum.

Tajfel, H. (1969). Cognitive aspects of prejudice, Journal of Social Issues, 25(4), 79-97.

Lorenzi-Cioldi, F. (1988).Individus dominants et groupes dominés. Images masculines et féminimes. Grenoble : Presses universitaires de Grenoble.

Bandura, A. (2002). Auto-efficacité. Le sentiment d’efficacité personnelle. Bruxelles : DeBoeck.

Allport, G.W. (1954). The nature of prejudice. New York : Doubleday Anchor Books.

Clark, K.B. & et Clark, M.P. (1947). Racial identification and preference in Negro children, in T.M. NEWOMB et E.L. Hartley (Eds.), Readings in Social Psychology, New York : Holt.

Eagly, A. & Steffen, V.J. (1987). Gendre stereotypes stem from the distribution of women and men into social roles, Journal of Personality and Social Psychology, 46, 735-754.

Dollard, J., Doob, L.W., Miller, N.E., Mowrer, O.H. & Sears, R.R. (1939). Frustration and Agression, New Haven : Yale University.

Sidanius, J & Pratto, F. (1999). Social Dominance. Cambridge : Cambridge University Press.

Moscovici, S. & Vignaux, G. (1994). Le concept de thêmata, dans Guimelli, C., Structures et transformations des représentations sociales, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, p. 25-72.

Kaiser, C.R. & Miller, C.T. (2001). Stop complaining! The social costs of making attributions to discrimination, Personality and Social Psychology Bulletin, 27, 254-267.

Dion, K.L. (1986). Responses to perceived discrimination and relative deprivation, in J.M. Olson, C.P Herman et M.P Zanna (Eds.), Relative Deprivation and Social Comparison : The Ontario Symposium, 4, 159-179.

Rosenthal R. A., 1974, On the Social Psychology of the Self-Fulfilling Prophecy : Further Evidence for Pygmalion Effects and their Mediating Mechanisms, New York, Mss Modular Publications.

Devine, P.G. (1989). Stereotypes and prejudice : Their automatic and controlled components, Journal of Personality and Social Psychology, 56, 5-18.

Kunda. Z., Davies, P.G., Adams, B.D. & Spencer, S.J. (2002). The dynamic time course of stereotype activation: Activation, dissipation, and ressurretion, Journal of Personality and Social Psychology, 82, 283-299

Pettigrew, T.F., Tropp, L.R., Wagner, U., & Christ, O. (2011) Recent advances in intergroup contact theory. International Journal of Intercultural Relations, 35, 271-280

Finlay, K.A. & Stephan, W.G. (2000). Improving intergroup relations : The effects of empathy on racial attitudes, Journal of Applied Social Psychology, 30, 1720-1737.